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    Aujourd'hui, j'étais plutôt impatiente, je sortai enfin du bruit et de l'agitation continue de Paris, auxquels je n'avais jamais pu m'accoutumer. Moi qui étais coincée par mon emploi de vendeuse dans un grand magasin à Paris, depuis plus d'un an. Je prenais, enfin, le train pour retourner à Carnac. J'étais tellement euphorique, que je ne me rendis même pas compte que j'étais venue avec presque deux heures d'avance. Ce ne fut que lorsque je regardai l'heure que je me rendis compte de ce laps de temps, bien trop long à mon goût. Et alors, mon euphorie fit place à une impatience, une impatience grandissante. Et, dans le brouhaha et les bruits de voix des voyageurs empressés, je me mis à regarder autour de moi, tel un vautour, cherchant un moyen de tuer le temps ; je n'allais tout de même pas rentrer chez moi maintenant!

  Soudain, mon regard impatient glissa vers une petite pâtisserie débordante de gâteaux. La veille, j'avais reçu mon salaire du mois, et, la perspective d'attendre si longtemps mon train, me fit trouver très intelligente, l'idée de le dépenser dans de petites gourmandises. Je me dirigeai donc vers la charmante boutique. Je ne comprenais pas pourquoi je ne l'avais pas vue avant, elle était d'un bleu profond, sans être tape à l’œil, et dégageait une odeur de gâteaux chauds qui faisait saliver. Lorsque je fus entrée, dans le tintement joyeux d'une clochette, je vis que l'intérieur était aussi joli que l'extérieur, d'un blanc crème qui s'accordait parfaitement avec le bleu que j'avais vu précédemment. Je ne sus où donner de la tête, salivant d'envie devant chaque gâteau, et il y en avait, et de toutes les sortes, plus raffinés et variés les uns que les autres. Les odeurs enivrantes de chocolat, de fraise, de café, de caramel ou encore de pomme se confondaient pour ne plus faire qu'une ; l'odeur de la gourmandise et du bonheur sans fin.

   Une femme était là, souriante. En la voyant, j’eus, malgré moi, envie de sourire, il n'y avait que de la joie ici, et je comprenais pourquoi. Je regardai un à un les gâteaux, effleurant délicatement la vitrine froide, chacun d'entre eux me tentant plus encore que le précédent, lorsque j'en vis un, plus petit, et plus discret que les autres et qui, pourtant, attira immédiatement mon regard. Il débordait d'une crème au caramel et au chocolat.

   Je réglai en le dévorant déjà des yeux, rêvant à la saveur subtile et simple, si sucrée et salée, contraste parfait d'un si petit gâteau. 

   La terrasse était déjà occupée par quelques personnes, qui bavardaient d'un ton calme, bien différent du bruit de la cohue de la gare, lorsque je m'y installai. Toutes devaient sans doute tuer le temps, comme moi, conscientes qu'elles seraient bientôt enfermées dans un wagon pendant de longues heures. Décidément, cette boutique était placée au bon endroit, chaque personne qui patientait dans la grande gare finissait par entrer dans la boutique bleue, symbole même de la gourmandise.

    Bien installée, je contemplais mon gâteau, faisant reculer l'échéance du premier morceau, mon être tout entier voulant goûter à cette nouvelle saveur, mais, je craignais d'être déçue. Je tremblais presque au contact froid de la cuillère en argent, je ressentais trop de sentiments contradictoires d'un coup. Je fermai les yeux et portai lentement la cuillère à ma bouche, et, à peine eut-elle franchie mes lèvres, qu'une nuée de saveurs m'assaillit, entraînant, avec elle, des souvenirs de mon enfance à Carnac.

    J'étais encore petite, mais cependant je me transformais, lentement mais sûrement déjà, en une presque jeune fille, sans l'être tout à fait encore. Je courais, pieds-nus, sur la plage, avec une ribambelle d'autres enfants. Nous avions, en fond sonore, le bruit des vagues se brisant en écume sur la plage, et celui des mouettes, se chamaillant un bout de pain et hurlant de leurs cris aigus. C'est ce bruit qui revient dans mes rêves les plus intimes. Nous nous amusions, avec cette innocence et cette confiance propres à cet entre-deux âges, empli de liberté et d'insouciance. Les plages étaient recouvertes de cailloux qui nous déchiraient les pieds, sans entamer notre bonheur pour autant. C'était un été comme tous ceux que j'avais déjà vécus, si semblable aux autres années, nous nous amusions tous, ignorants nos conditions sociales respectives, pour que nos après-midis ne soient que joie. Certains, comme moi, venaient là deux mois dans l'année, pour les vacances, louant la même maison tous les ans, comme s'il s'agissait de la leur, et saluant les gens des environs, comme si c'était leurs propres voisins. Ils se souciaient peu de la réputation de touristes que leur accordaient les jaloux. D'autres, au contraire, vivaient là à l'année, dans un appartement délabré, au-dessus d'une misérable boutique que leurs parents tenaient, en se saignant aux quatre veines pour nourrir leurs enfants, qui ne se rendaient même pas compte qu'ils ne mangeaient pas à leur faim, tant leur insouciance était vaste.

Chaque été jusque là, j'avais croisé un regard bleuté et rêveur mais je ne savais rien sur lui. Je n'en savais, d'ailleurs, pas beaucoup plus sur les autres enfants avec lesquels je m'amusais et je n'essayais pas d'en savoir plus. Mais, en grandissant, il faut que le regard change, on trouve quelqu'un à qui on s'attache, et je tombai éperdument amoureuse de ce regard, dont le propriétaire m'était inconnu. Je tombai amoureuse, de cet amour d'enfant, si pur déjà, et pourtant si naïf. Alors, cette année là, je tentai jour après jour de faire sa connaissance et de me rapprocher de lui. Heureusement, j'y parvins et il devint mon ami. Au bout de quelques jours, à force de discussions et de bavardage, je connus son histoire par cœur. Il s'appelait Jean. Il vivait là, avec son père qui tenait une petite boutique de chapeaux, qui marchait assez bien en été, mais, dont les rendements devaient être moins bons en hiver. Il était très autonome, bien plus que la plupart d'entre nous, qui pourtant étions autonomes, car sa mère était morte en couches et son père, resté prostré sur lui même, ne lui avait plus accordé un seul regard, l'obligeant à se débrouiller comme il pouvait. Curieusement, après avoir appris tout cela, je me sentis pleine de tendresse et de compassion pour cet être en manque d'amour, et me mis à l'aimer encore plus. Je le trouvais beau, de cette beauté qui illuminait les yeux des enfants, et, enfant, je l'étais encore au fond de moi.

        Mais, c'est bien connu, toutes les bonnes choses ont une fin, et les vacances aussi. La veille de mon départ, il avait mis toutes ses économies de côté pour m'offrir un gâteau. C'était un tout petit gâteau débordant d'une crème au chocolat et au caramel, c'était un mets de luxe, pour une jeune fille comme moi. Je l'avais dégusté en silence et nous nous étions observés intensément, gravant nos visages dans nos esprits pour l'éternité. On ne peut prévoir le futur, je ne savais donc pas quel sentiment de regret me poursuivrait toute ma vie, le regret de ne pas avoir discuté encore avec lui, en ce dernier jour, de ne pas lui avoir demandé son adresse, de ne pas lui avoir pris la main pour lui faire comprendre...

    Ça y est, j'étais déjà à la moitié de mon gâteau, les souvenirs défilaient toujours, ne semblant vouloir s'arrêter, et je pleurais en silence, troublant la joie qui animait ce lieu à chaque larme que je versais malgré moi.

   L'été d'après, nous n'étions pas retournés à Carnac, mon père avait eu un accident de fiacre qui l’immobilisa totalement dans un fauteuil pour le restant de ces jours, et nous n'avions désormais plus les moyens de nous payer ce genre de luxe. J'avais honte de le dire, mais, lorsque la mort avait cueillit notre père, ça avait presque été un soulagement pour nous. Nous n'aurions plus à supporter, impuissants, ses yeux tristes, seules parties de son corps qui pouvaient encore exprimer sa douleur de ne pouvoir bouger et rire avec nous. Alors, je pus enfin, comme mes aînées, me faire embaucher dans une boutique pour gagner ma vie, à mon tour. Depuis un an, je sentais le contact des étoffes précieuses, que je pliais et emballais, sous mes doigts, sans même essayer de me rendre compte de leurs couleurs. J'avais, enfin, obtenu un congé exceptionnel pour rendre visite à ma vieille mère qui, désormais veuve, était retournée s'installer définitivement à Carnac, comme elle en avait toujours rêvé. Je l'enviais, toute ma vie j'avais voulu retourner là-bas, pour retrouver cette innocence que j'avais perdue après l'accident de mon père et l'amour que je n'avais jamais pu retrouver.

     Mon gâteau était fini, je pleurais toujours, certains passants me dévisageaient avec curiosité, cherchant sans doute la raison de mon chagrin, essayant de la deviner, comme s'ils pouvaient sonder mon esprit en me regardant intensément.

  Légèrement exaspérée, je décidais de retourner dans le hall de la gare consulter de nouveau l'heure. En soupirant, je constatai qu'il s'était écoulé moins d'une demi-heure. Je me retournai, agacée, et mon regard, de nouveau impatient, tomba cette fois sur une paire d'yeux bleus et rêveurs bien connue qui me regardait avec insistance...