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Salut toi... Je contemple mon reflet, dans le miroir en face de moi. Je ne suis toujours pas satisfaite. D'un geste ample, je défait alors la quinzième coiffure élaborée dans la journée et mes cheveux retombent en cascade autour de moi. Je soupire, au fond peut m'importerai la façon dont je suis coiffée si la pression instaurée autour de moi n'était pas si intense. Dans le couloir, j'entends des pas s'approcher furtivement de ma chambre, s'arrêter un instant, un instant suffisant à épier une pièce, puis repartir à une vitesse alarmante.

La tête entre mes mains, je me demande pour la millième fois si je ne fais pas ça pour eux tous plutôt que pour moi. Après tout, c'est bien eux qui me mettent la pression en disant vouloir mon bien, mon bonheur, ma réussite. Ils disent que ma réussite ne dépend que de moi bien sûr. Mais il n'y a qu'eux que ma réussite intéresse, ils misent sur moi depuis longtemps maintenant. Je me décide finalement pour une coiffure assez peu sophistiquée, mais qu'importe cela ne changera sans doute pas grand chose.

Je sors précautionneusement de ma chambre, c'est l'heure du repas. Quand j'arrive dans la salle à manger, tout le monde m'acclame. Cela fait si longtemps que j'ai oublié ce qu'est l'amour d'une famille, depuis qu'ils savent ce que je sais faire d'un peu de peinture, ils ne m'aiment plus, ils préfèrent m'aduler tel une star. Je ne sais pas si j'aurai choisie d'avoir ce don qui représente la solitude dans sa propre famille ou si je l'aurai renié. Mais je n'y peu rien, les couleurs et les formes avaient toujours été une évidence pour moi, et dès que j'ai su tenir en main un crayon, j'ai mise ma passion en pratique. J'étais une petite fille bien solitaire, je m'enfermais dans ma chambre pour faire mes gribouillages, mais malgré tout, lorsque j'ouvrai ma porte, on était prêt à me câliner et à m'aimer. De façon autodidacte, les gribouillages ont fait place à de vrai tableau, plus ou moins évolués, personne ne les avait jamais vu et ce secret faisait plus la beauté des œuvres que la technique qui les composaient. D'un regard indiscret, la magie s'est éteinte, ce « don » a été dévoilé à la famille entière, et depuis je ne suis plus normale. Lorsque ma timidité naturelle m'obligeai à me cacher, on m'a exposée au grand jour, sans se douter de ce qui saignai au fond de ma poitrine. Grâce au « liens » de mon père, ils vont vendre tout mon apprentissage, si je réussi cet entretien. C'est bien pour ça qu'ils ne m'aiment plus, à la simple pensée que leur quotidien pourrai évoluer grâce à moi, ils perdent la tête. Ils ne t'aiment plus que pour ça.

De ma vie, je ne me rappelle qu'une seule personne qui ne voyais pas cette opportunité. Sans doute se savait-elle trop vieille pour avoir la chance d'en profiter un jour. Ma grand-mère ne m'a jamais regardée différemment avant et après. Elle s'est éteinte comme toute chose doit le faire, mais maintenant son absence reste ma seule famille.

Durant le repas, on m'interroge. Quels tableaux vas-tu présenter ? Que vas-tu dire ? Je ne sais pas, moi. Merde l'échéance est demain. Deux mois que je me prépare, l'échéance est demain. Je bredouille des mots peu recherchés, et la famille bouche-bée semble sur le point de me lancer des vivats. Depuis quand suis-je devenue leur idole ? Pourquoi ? Que c'est-il passé pour qu'un jour, je ne sois plus leur fille, leur sœur, que c'est-il passé pour que je soit une star ?

Ma mère s'est surpassée pour me nourrir, mais j'en ai marre de penser à chaque fois que tout ce qu'elle fait, elle le fait par intérêt. Il faut que je sois en forme demain. C'est justement ce prétexte que j'utilise pour m'évader de l'adulation familiale auquel me donne le droit mon titre d'enfant prodige et retourner dans ma chambre. Je passe la porte de ma chambre et soupire en la refermant. Je laisse mes pensées et mes yeux divaguer et je regarde mes affaires, alignées sur des étagères... Quelques livres, cartes postales et autres souvenirs qu'on m'a offert, rien que ce que je n'ai jamais vu. Et des tableaux, des dessins de toutes sortes. Il y a ceux que j'ai peints par plaisir, avec une ardeur indescriptible. Et il y a ceux qu'on m'a forcer à peindre, me promettant qu'ils seraient beau. Leurs couleurs s'affaissaient doucement dans mon esprit, mais je ne savais même pas pourquoi je les achevaient tant ils me dégoûtaient.

Mes yeux parcourent inlassablement les milles couleurs apposées sur ces feuilles quand je me décide à m'allonger. Dans mon lit moelleux, je ferme les yeux, attendant un noir salvateur. Mais, des couleurs parsèment mes paupières, qu'amusée j'observe. Je me perds dans ces couleurs que je n'ai jamais peinte, quand il me revient l'entretiens de demain. Je ne sais quoi faire. Ils veulent que je vende mes tableaux... Ils veulent que je me vende ! Ils veulent qu'on viole d'un regard ma nudité la plus complète !

Mon âme ne peut même pas s'abandonner à pleurer, dans les bruits de la maison, ceux que l'on guette sont ceux de ma chambre. Si mes sanglots retentissaient, un de mes frères accourrai. Aucun de mes frères ne sait qui je suis. Aucun ne s'inquiète de ce que je pense d'eux. Aucun ne s'inquiète de savoir si je peux les aimer. Savent-ils seulement que nous avons les même parents ? Et nos parents savent-ils qu'ils sont censés nous aimer de la même façon ?

Je soupire. J'ai parfois tellement de rancune envers eux... Mais sans doute ne veulent-ils qu'un avenir radieux pour mes frères. Je ne sais que faire. Je me lève, j'ouvre mon armoire. Comment vais-je m'habiller demain ? Je scrute désespérément entre les cintres en quête de quelque chose de correct à porter, mais invariablement, mes yeux reviennent à une petite robe légère et un soupçon démodée... Si belle... Je la retire de mon armoire pour me la sortir de l'esprit, sachant pertinemment que ça ne changera strictement rien à la pulsion qui m'oblige à la regarder.

J'abandonne et retourne à mon lit, effleurant d'un regard la robe qui pend lamentablement au dos d'une chaise, en louant toujours son charme.

Je ne sais pas quoi faire. Il me reste des heures avant de me lever, mais je ne suis même pas couchée. J'ai l'impression de marcher sur un fil, d'un côté, il y a la réussite sociale et une honte de moi-même intense, de l'autre, il y a l'échec de l'entretien, les regards de la famille, mais une épée de Damoclès qui se lève. Seulement, qu'y a-t-il au bout du fil, si l'on ne tombe d'aucun des deux côtés ? Je ne sais... Je me lève et marche encore et encore dans ma chambre où je me sens tenue en laisse. Des pensées amères tournent dans mon esprit, et cette amertume se transforme en une rage de la vie. Une rage fait peser mes pas dans ma chambre, me rappelant de plus en plus son exiguïté. J'arrache les épingles de mes cheveux et je les sens enfin bouger derrière moi au rythme de mon corps. Je souffle, ils sont à leurs place, cela me rassure. Ma rage retombe peu à peu, et je me dis qu'il serai temps de me coucher. J'enlève les vêtements que je porte et je sens mon corps nu trembler. Je m'approche d'un miroir, j'observe ce corps qui m'appartient, je frissonne dans l'auréole dorée et réchauffante de mes cheveux.

L'idée de porter quelque chose m'est d'un coup insupportable. Je veux rester déshabillée. Une pensée singulière me traverse l'esprit : il me semble que ma pudeur se cache dans cette nudité. Doucement, j'ouvre ma fenêtre, l'air frai fait frémir ma peau. Je me penche à la balustrade, j'offre la vision de mon humble corps à quiconque passe... Cela me fait moins mal que le viol de ma raison de vivre, demain au petit matin. Je m'assieds, mes jambes se balancent doucement dans le vide, mes cuisses frotte la pierre rugueuse. Derrière moi la lumière est toujours allumée. Je contemple l'immense vide battue par le vent. Voilà ce qu'il y a au bout du fil. Le vide. L'abandon. La liberté.

Un regard en arrière. Dois-je sauter et courir dans l'horizon ? Je ne veux rien emporter. D'un regard, j'embrasse mon œuvre. Elle ne m'en voudra pas, même si elle est souillée des mains et des regards d'étrangers. C'est elle qui m'a fait être assez forte aujourd'hui pour avoir le courage de partir. Merci. Mon regard quitte les tableaux alignés pour retourner au vide. En un éclair, j'aperçois la robe sur la chaise. Et d'un sourire, j'enjambe la balustrade dans le sens inverse de ce que j'avais prévue et je retourne chercher ma robe. Doucement, presque dans un ralenti féerique, je l'enfile. Ma transformation est parfaite. Cette fois, pas un regard, je passe par-dessus les barreaux et je quitte enfin cette prison.

Je me réceptionne puis me relève dans la liberté. L'air du soir est là pour m’accueillir. Les premières étoiles se lèvent. Elles sont faibles mais elles vont, comme moi, grandir cette nuit, rayonner. L'occasion s'offre enfin à moi de voir toutes les choses qu'on me montrait sur ces cartes postales de mes propres yeux, se seront mes tableaux sur de futures cartes postales !

L'univers me semble trop grand pour être visité en entier, alors je pars. Je donne un coup de talon, mon corps prends vie, accélère, ne fait qu'un avec la vitesse. Il voltige, ne fuit pas, tend les bras à l'avenir. Mes cheveux battent mon dos au rythme effréné de mon corps, tandis que ma robe à fleur des champs embrasse mes formes. J'en voie les couleurs, j'en voie jusqu'aux minuscules touches de mon pinceau... quel beau tableau ferait-il ! Je suis une elfe au fond de moi, et je n'ai plus qu'à m'avancer dans cette obscurité grandissante qui me libère.